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Une géographie sociale critique du contrôle migratoire en Croatie.Ancrages et mirages d’un dispositif.

Morgane Dujmovic

Une géographie sociale critique du contrôle migratoire en Croatie.Ancrages et mirages d’un dispositif.

Thèse de Doctorat en Géographie

Sous la direction de Pierre Sintès

Soutenue le 28 novembre 2019 à Maison méditerranéenne des sciences de l'homme5, rue du Château de l'horloge, BP 647, 13094 Aix-en-Provence, France DUBY

Membres du jury :

Composé de M. SINTÈS Pierre Maître de Conférences, Mme SCHMOLL Camille Maître de Conférences, Mme AMILHAT-SZARY Anne-Laure Professeur des Universités, M. BERNARDOT MARC Professeur des Universités, Mme ČAPO-ŽMEGAČ Jasna Professeur des Universités.

Mots clés : Cartographie critique, Parcours migratoires, Migrations internationales, Politiques européennes, Dispositif, Camps,

Résumé :

Comment le dispositif de contrôle migratoire promu par les institutions européennes affecte-t-il les rapports entre populations ? Cette question est explorée à partir du cas emblématique de la Croatie, dernier État ayant rejoint l’Union européenne (UE) en 2013. Au cours des années 2000, les autorités croates doivent composer avec les incitations politiques et financières du processus d’adhésion visant l’alignement des pratiques nationales avec les « standards » communautaires. Ces normes encadrent notamment l’installation d’un réseau de camps pour personnes migrantes en demande d’asile ou catégorisées comme « irrégulières ». À partir des années 2010, ces lieux de mise à l’écart et de confinement concernent majoritairement des individus originaires du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique qui empruntent des itinéraires balkaniques pour rejoindre l’Europe. Le développement de ces routes est confirmé explicitement avec la période qui s’ouvre à l’été 2015, couramment qualifiée de « crise migratoire ». L’arrivée non anticipée de groupes exilés de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan par la péninsule balkanique presse alors les institutions européennes et nationales à improviser un instrument ad hoc pour canaliser les parcours : le « corridor des Balkans » formalisé de la Grèce à l’Autriche devient une voie d’accès légale à l’UE, jusqu’à sa clôture officielle en mars 2016. Le cas croate met en évidence la fabrique graduelle d’un espace de confinement de la migration « européanisé » révélant l’évolution de politiques migratoires de plus en plus restrictives. D’abord encouragées par l’intégration à l’UE, les conceptions et pratiques sécuritaires du contrôle migratoire ont été renforcées par la rhétorique de « crise » comme par l’agenda national de la surveillance frontalière guidé par la perspective d’une adhésion prochaine de la Croatie à l’espace Schengen. Ces orientations reconfigurent en profondeur le rapport au fait migratoire de populations locales elles-mêmes marquées par l’exil et la réaffirmation tumultueuse des frontières nationales issues de l’éclatement de la Yougoslavie, mais aussi par la résurgence plus récente de tensions socio-économiques incitant au départ.La proposition théorique majeure de cette thèse consiste à mobiliser et à réévaluer le concept foucaldien de « dispositif » avec les outils et le regard de la géographie sociale. L’ethnographie est menée à hauteur d’individus, au niveau des espaces de vie ordinaires de celles et ceux que le dispositif de camps concerne au quotidien : fonctionnaires du ministère de l’Intérieur croate, membres d’ONG, personnes migrantes qui y sont maintenues et individus qui en sont riverains. Les récits croisés de ces acteurs font émerger la consolidation de logiques de conflit et d’exclusion mais aussi l’existence de terrains locaux favorables à l’accueil de populations en migration. Les « fenêtres cartographiques » qui ponctuent le manuscrit invitent à observer ces sociétés d’arrivée depuis les parcours d’acteurs migrants et à réfléchir aux choix et gestes de cartographe dans les processus de représentation et de restitution. Au fil des pages, les cartes, photographies et infographies produites ou rassemblées dans le cadre de cette recherche sont décryptées dans l’optique de déconstruire les discours dominant les politiques migratoires contemporaines et de proposer des modes de visualisation alternatifs des réalités migratoires et de leur contrôle.

Keywords : Critical Cartography, Camps, International Migration, European Policies, Migratory Journeys, Dispositif,

Abstract :

How does the European migration control “dispositif” impact relations between populations? This issue is explored through the iconic case of Croatia, which became the last European Union (EU) member state in 2013. Throughout the years 2000, Croatian authorities had to deal with political and financial incentives stemming from the alignment of national practices with Community “standards”, in the process of accession to the EU. These rules have notably framed the implementation of a network of camps for asylum seekers or individuals categorised as “irregular”. Since the 2010s, these places predominantly alienate and confine people from the Middle East, Asia and Africa crossing the Balkans en route to Europe. The development of these itineraries was explicitly confirmed during the summer of 2015, a sequence usually referred to as the “European migration crisis”. The unexpected arrival of exiles from Syria, Iraq and Afghanistan through the peninsula then urged European and national institutions to improvise an ad hoc instrument aiming at channelling the paths: the “Balkan corridor” formalised from Greece to Austria was set as a legal way to the EU, until its official closing in March of 2016. The Croatian case-study highlights the progressive framing of an “Europeanised” space of confinement of migration and reveals increasingly restrictive European migration policies. EU integration has fostered security approaches and practices of migration control, which were afterwards strengthened through the “crisis” rhetoric and the national border surveillance agenda driven by Croatia’s perspective of joining the Schengen Area. These guidelines deeply reconfigure how local populations perceive migration, in the stormy context of exile and national borders reaffirmation following the dislocation of Yugoslavia, while the socio-economical tensions surfacing more recently encourage emigration of Croatian nationals.A major theoretical proposal of this dissertation aims at mobilising and reassessing Michel Foucault’s concept of “dispositif” through the tools and approaches of social Geography. The ethnography lays at the individual level, alongside actors who are daily concerned by the dispositif of camps through their ordinary spatial practice: officials of the Croatian Ministry of Interior, NGO members, people who are placed in camps or residents living in their vicinity. Crossing their narratives shows not only local logics of conflict and exclusion but also supportive communities in the matter of migrants’ reception. The “cartographic windows” that punctuate the manuscript seek to observe these host societies from the viewpoint of migratory journeys and actors, considering how the cartographer’s choices affect representation and restitution processes. The maps, photographs and infographics produced or assembled throughout the research are commented over the pages, in order to deconstruct mainstream discourses on contemporary migration policies and to propound alternative visualisations of migration realities and control.